vendredi 30 septembre 2011

Article littéraire du jour

Jacques Brault, une lumière dans la nuit du poème

Catherine Lalonde   30 septembre 2011  Livres
«Pour moi, la poésie n’est pas un genre littéraire, affirme Jacques Brault. Ça déborde de la littérature.»<br />
Photo : Danièle Francis
«Pour moi, la poésie n’est pas un genre littéraire, affirme Jacques Brault. Ça déborde de la littérature.»
Alors que commence aujourd'hui la grande fête des mots du Festival international de poésie de Trois-Rivières, Le Devoir plonge Dans la nuit du poème (Le Noroît), en compagnie de Jacques Brault. Le grand poète — notre plus grand poète vivant? — ouvre sa porte.

Dans sa maison de Cowansville, à côté de la petite bibliothèque — «les livres sont en bas» —, tout près de la cuisine, le poète et essayiste, les yeux moqueurs, rigolard devant l'attention qu'on lui porte, devient bavard. Il suffira d'un peu plus d'une heure pour l'entendre parler de Montréal, ville longtemps aimée, de son métier d'enseignant à l'Université de Montréal, aussi aimé, des jeux de coude dans le milieu des poètes, des amitiés au travers — Gaston Miron, Alain Grandbois —, des admirations littéraires — Anne Hébert, Gabrielle Roy. Des versifications latines qui l'ont fait chier chez les Jésuites, où il s'est sinon bien amusé. Du polar de Jo Nesbro qu'il est à lire. De l'impossibilité de traduire un poème, de l'impossibilité — «c'est un idéal, on court après pour rester en forme, c'est une quête» — du poème même.

Jacques Brault parlera de rythme, de «l'alexandrin qui ronronne comme un bon matou sur les genoux» et ses mains valseront. Il parlera cassures, ruptures, apnées qui doivent tacher la mesure en jouant de l'épaule, dansant presque sur sa chaise.

À 78 ans, Jacques Brault vient de publier un tout petit essai. Plaquette de 50 pages, Dans la nuit du poème est d'une densité et d'une érudition surprenantes. Brault, tâche sisyphienne, tente d'y définir le poème et le vers. Sont convoqués Pétrarque, Baudelaire, Rilke, Paz, Cummings, Marie de France, Celan, Sappho. Entre autres.

Fidèle à sa formation d'historien médiéviste, Jacques Brault y voyage dans le temps. La définition poétique, évanescente, lui échappera finalement, laissant pourtant derrière de belles pistes à penser. «Si le poème est problématique, écrit-il, et il le restera toujours, c'est parce qu'il ne peut d'une part s'arracher entièrement à l'histoire et à ses déterminismes, et d'autre part s'adonner entièrement à un poétique qui serait irréversible, incontournable.» Le poème, pour Brault, «se donne les marques minimales d'une ambition maximale: être chant de l'écriture, certes, et encore plus: être l'écriture qui chante au plus juste du son et du sens».

L'accompagnateur

Malgré ses pièces, ses essais remarqués, malgré le récit Agonie (éditions du Sentier), c'est comme poète — Mémoire, La poésie ce matin — que l'homme est renommé. La plupart des prix d'ici, il les a eus.

«C'est un de nos grands poètes, juge Jacques Paquin, spécialiste en poésie associé à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Il y a Miron, Fernand Ouellet, mais parmi nos aînés, c'est le dernier vivant.» Ce spécialiste de l'oeuvre de Brault rappelle que le poète a commencé à publier en 1965 et qu'«il accompagne à peu près toutes les grandes transformations vécues dans la littérature ici, à partir de la poésie du pays. À travers sa poésie et ses travaux — il a fait sortir Miron, avec entre autres sa conférence "Miron le Magnifique"; il a travaillé sur St-Denys Garneau; il a travaillé et rencontré Alain Grandbois —, il a un souci d'accompagnement. Il n'écrit pas seul, mais en compagnie des autres, que ça soit les morts ou les poètes décédés et vivants. Il est un précurseur de la poésie intime. Ses poèmes ont une certaine préciosité, une certaine érudition qui expliquent peut-être pourquoi il semble moins connu», propose le professeur.

Le haïku de Woolf


«Pour moi, la poésie n'est pas un genre littéraire, affirme Jacques Brault en entrevue. Ça déborde de la littérature. Je suis persuadé qu'il y a de très bons poètes qui ne sont peut-être pas nécessairement de très bons écrivains. Comme il y a des écrivains qui ne sont pas poètes.» Ainsi écrit-il Dans la nuit du poème que Mrs Dalloway de Virginia Woolf lui semble être un haïku de deux cents pages. «J'aime aucun genre. Écrire, c'est écrire, peu importe.»

D'où naît le poème, chez Brault? «Toujours du langage, des mots. De trois, quatre ou cinq mots même.» Un exemple? «J'ai écrit une suite. J'avais un vers formé de onze pieds, je le vois encore, attendez, j'apprends pas ça par coeur, ces affaires-là, c'était "Comme Marco Polo devant Samarca". J'ai dit: "Quessé ça cette affaire-là?" Je l'ai mise dans un cahier, ça me tournait dans la tête, c'était l'incident, vous savez, c'est fugitif. Je n'ai pas une mémoire mécanique, alors j'ai des cahiers, vous voyez, un peu partout, et des carnets, j'aime griffonner et dessiner un petit peu. Ça donne quelque chose ou pas.»

Danser sous les tombes


Au fil du temps, le flot de Jacques Brault a changé. Des grands chants fluides au souffle large qu'on trouve dans l'anthologie Poèmes I (Le Noroît), le rythme dans L'Artisan s'est resserré: «Ce n'est pas la peine ou le chagrin / Au mois d'avril qui fait mal / Mais la douleur est douleur de la douleur», y lit-on.

«À la fin des années 1960, je pourrais presque vous sortir la date, j'ai eu un trou dans ma vie. Quelque chose s'est brisé. C'était lié aussi à la situation sociale: les événements de 1970 m'ont pas jeté à terre, je les voyais venir, c'était l'aboutissement. Mais c'était pas le déclencheur. J'étais déjà dans le fond de la cave», dit-il en éclatant de rire. Quelque chose s'est brisé et, donc, le rapport à la langue s'est modifié. «Quand Mallarmé dit de creuser le vers, c'est aussi creuser la langue, et creuser par la langue. Parce que la langue nous précède: elle a été là bien avant nous. Il faut en quelque sorte se faire adopter, trouver une niche. C'est un peu comme ça que j'ai écrit L'en dessous l'admirable, qui a été très très très pénible. Très angoissant. Le titre le dit: c'est le 36e dessous, et en même temps c'est accrocher, raccrocher, ne pas lâcher. C'est la condition fondamentale d'être humain. Je n'aime pas la technique pour la technique, mais parfois elle nous rend un peu moins bégayants, un peu moins immergés dans sa subjectivité. C'est important: objectiver, c'est déposer devant soi. C'est le travail de l'artisan.»

La mort a toujours été de ses obsessions d'auteur. «Ah! La finitude! Mes deux frères aînés sont morts jeunes. Ça appartient aux expériences premières. L'oncle de ma mère avait une entreprise funéraire, on demeurait rue Saint-André, à trois maisons de là, et tout jeune on a joué parmi les cercueils, pendant qu'à côté se faisait la préparation des corps. On entendait parler des morts. On enregistre quand on est enfant, et plus tard ça ressort.»

Cette idée de la mort, que devient-elle en vieillissant? «Elle n'est pas toujours poétique, disons. J'ai été très malade, j'ai fait un infarctus. J'ai mis un pied dedans. Ça ne peut ni se dire ni se raconter. Il y a une grande libération: ce n'est pas si grave, mourir. Souffrir, c'est différent. Les fins de vie qu'on nous fait maintenant, longues et pénibles, ça c'est différent.»

Dans le soleil de fin d'après-midi, alors que la conversation a dérapé sur la fin des idéologies, la musique classique, après l'arrivée de sa femme, on finira par partir, à regret.

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